Efficacité énergétique et usages des bâtiments tertiaires

Par Cédric Borel | Publication : le 31/03/2015 à 00:00

Efficacité énergétique et usages des bâtiments tertiaires

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Au titre du concours CUBE 2020 de l’IFPEB, Isabelle Moussaoui, chercheuse en sociologie chez EDF Recherche et Développement, résume les grands enjeux d’usage des économies d’énergie dans les bâtiments tertiaires.

« Lyon, un mardi en début d’après-midi dans un immeuble de bureau récemment rénové dans un objectif de performance énergétique...

T
hierry entre dans son bureau et s’installe devant son ordinateur pour terminer la rédaction d’un mémo. Il fait beau, aujourd’hui, le soleil commence à taper contre la vitre. Les stores, avec détecteur de luminosité, se ferment donc et la lumière, issue d’un mât de deux mètres de haut, s’allume. Thierry soupire et se met au travail.

Quelques minutes plus tard, la lampe, possédant un détecteur dit « de présence », qui est en fait un détecteur de mouvement, s’éteint, car Thierry est concentré sur son travail et bouge peu. Le bureau se retrouve alors dans la pénombre. Thierry commence alors à bouger les bras pour que le détecteur le repère, mais cela ne fonctionne pas. Il doit donc aller lui-même appuyer sur l’interrupteur  et se remet au travail. » 

Comment en arrive-t-on à ce genre de situations dans les bâtiments tertiaires performants ?

  • Croyance forte des concepteurs dans la technologie et les automatismes
  • Défiance tout aussi forte envers les utilisateurs ;
  • Indicateurs de performance plus faciles à atteindre et à garantir dans une conception automatisée ;
  • Absence de connaissance des futurs occupants du bâtiment qui est rénové ou construit ;
  • Volonté de rendre visibles les innovations du bâtiment par des dispositifs ;
  • Définition prescriptive du confort (exemple la consigne de température à 19°C).

Tous ces éléments participent d’un décalage entre ce que les différents acteurs considèrent comme relevant de l’efficacité énergétique.

Les concepteurs et les exploitants du bâtiment se centrent sur les consommations d’énergie et une performance calculable, anticipable, maîtrisable ; alors que les usagers recherchent de bonnes conditions de travail permettant la performance, ce qui suppose un environnement confortable, appropriable, ajustable.

D’un autre côté, parfois avec retard pour pallier des difficultés apparues lors de l’usage, les directions des entreprises mettent en place des actions « pédagogiques » pour inciter à des comportements responsables. Ces actions reçoivent là encore un accueil mitigé, allant de l’adhésion au rejet, en passant par la bienveillance ou la distance silencieuse, et les directions cherchent alors comment faire évoluer les messages pour mieux faire adhérer les salariés.

Plusieurs enquêtes auprès des acteurs de la conception, de l’exploitation, et auprès des  usagers de bâtiments tertiaires « performants » ont permis de mettre au jour ces décalages et ces difficultés, à la fois pour les concepteurs qui ne connaissent que rarement les futurs utilisateurs des bâtiments, pour les directions des entreprises qui cherchent à impliquer leurs salariés, et enfin pour les occupants qui se retrouvent dans des bâtiments où l’objectif de performance énergétique vient parfois perturber leurs quotidien professionnel et leurs relations sociales.  

imageLes occupants ayant une influence certaine sur la performance de l’immeuble où ils travaillent, un enjeu est de mieux prendre en compte les usages dans la conception, que ce soit des bâtiments eux-mêmes ou des campagnes de communication et de sensibilisation. 

En effet, les concepteurs sont souvent réticents à prendre en compte la diversité (la « complexité ») alors qu’une analyse de l’activité des entreprises et de leurs occupants permettrait d’avoir une vision plus claire des priorités à intégrer. Quand les occupants ne sont pas encore connus, l’exploitant peut jouer un rôle de médiation entre les occupants et les systèmes techniques. Encore faut-il que les services « techniques » dépassent l’idée que la technique est bonne quand elle n’est pas « touchée » par les usagers, et dysfonctionne quand ceux-ci s’en emparent. Les salariés souhaitent s’approprier globalement leur espace de travail et pouvoir agir sur lui. C’est dans l’usage coordonné que le bâtiment vivra et sera performant, non pas dans la confrontation avec les usagers, mais bien dans l’ajustement réciproque.

L’extrait d’entretien suivant est emblématique de « l’oubli » que les automatismes doivent être « gérés » et qu’ils ne peuvent pas fonctionner tout seuls :  

« On n’a pas besoin de redire tous les trois mois à un automatisme qu’il doit continuer à fonctionner comme il fonctionne, alors qu’un individu, parfois, il faut lui redire qu’il faut faire comme-ci ou comme ça. » (Interlocuteur immobilier d’une grande entreprise développant des bâtiments HQE/BBC).

De plus, de nombreuses études montrent que  sensibilité et usage ne sont pas forcément connectés. Les salariés peuvent être sensibilisés à l’environnement et aux économies d’énergie, mais ne pas pouvoir mettre en place d’actions concrètes, compte tenu de leur situation et leurs conditions de travail. Par contre, des salariés peuvent mettre en place certaines pratiques environnementales ou d’économies d’énergie, sans être particulièrement sensibilisés, mais parce que cela répond à d’autres logiques qu’ils souhaitent développer (technophilie, santé, etc.). Les salariés peuvent également réagir sur le caractère « privé » de certaines pratiques, même sur le lieu de travail. L’employeur sera alors considéré comme illégitime à préconiser certaines actions, perçues par les occupants comme invasives.  

Dans une entreprise anglaise, une « journée sans poubelle » pour sensibiliser aux déchets avait été organisée, mais les salariés ont été choqués de cette « invasion dans l’intimité » (Hargreaves, 2011)

Au-delà du bâtiment lui-même ou des campagnes de sensibilisation, les enquêtes montrent que les occupants vont construire leur rapport aux actions en fonction de leur rapport à leur entreprise. Selon la confiance qu’ils ont dans leur(s) manager(s), selon  la manière dont ils jugent la cohérence de l’entreprise dans ses différentes actions, selon qu’ils se sentent écoutés ou pas, selon le climat social qui règne dans l’entreprise, les salariés, individuellement et collectivement, ne vivront pas de la même manière l’arrivée dans un nouveau bâtiment performant ou la diffusion d’une nouvelle campagne de sensibilisation. De plus, les actions mises en œuvre doivent prendre en compte la culture d’entreprise, dans « l’esprit » et dans les pratiques concrètes.

Ainsi, dans un bâtiment, il était demandé de fermer les portes la journée pour maintenir les températures dans chaque bureau et d’ouvrir les portes la nuit pour permettre les flux d’air, alors que la culture de cette entreprise conduisait à l’inverse : laisser les portes ouvertes dans la journée pour permettre les échanges informels entre collègues et fermer les portes la nuit pour des raisons de protection des informations.

Enfin, les salariés ont besoin d’espaces non seulement de concertation, mais de réelle négociation, car bien souvent, les démarches sont descendantes même quand elles se disent participatives, et ne laissent que peu de marges de manœuvre réelles aux salariés à la fois dans le choix de s’engager ou non:

  • dans la démarche (libre-arbitre),
  • dans les modalités d’engagement (des bonnes pratiques existent, peu écoutées),
  • et dans l’ampleur réelle de leurs décisions et de leurs actions (si les négociations ne portent que sur des points périphériques, les salariés se sentiront instrumentalisés).

Les salariés distinguent assez rapidement les actions de type « greenwashing » qui sont autant de contre-références dans l’engagement qu’ils pourraient souhaiter avoir.

Dans une entreprise étudiée, certains salariés estiment que les « grandes » décisions concernant le déménagement dans un nouveau bâtiment performant ont été prises sans eux, et qu’il était laissé à discussion uniquement des décisions « périphériques », peu importantes. Cela serait dû à un aspect bureaucratique et vertical des décisions de l’entreprise en général. Certains s’en contentent (intégrant une sorte de fatalité liée à la culture de l’entreprise), d’autres le critiquent, estimant qu’« on nous a un peu laissé croire qu’on nous laissait des marges de manœuvre » alors que « c’était ficelé, déjà ». 

Une conception prenant en compte davantage les usages et les occupants, une exploitation intégrant  médiation et réciproques ajustements, des actions dans le temps basées sur le volontariat et la construction d’objectifs négociés, un retour concret auprès des occupants sur les effets des actions mises en œuvre, la reconnaissance d’une responsabilité et d’une capacité d’action partagées par plusieurs acteurs (et non pas une focalisation sur la responsabilité de l’usager final), une prise en compte des besoins d’appropriation et de personnalisation des occupants, et une acceptation du libre-arbitre et d’une certaine diversité de mises en pratique, sont autant d’éléments qui permettraient une meilleure co-définition de la performance énergétique par tous les acteurs partie prenante et une réussite partagée pour son atteinte.

Isabelle MOUSSAOUI, 11 septembre 2014, pour CUBE2020.